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Les collages d’Adonis: Autoportraits du multiple
Alain Jouffroy

Depuis le début des années quatre-vingt-dix, Adonis a réalisé plus d’une centaine de collages, dont la singularité commune est patente. Il s’y montre à l’aise, léger et profond, clair et énigmatique, comme il l’est toujours. On les découvre tel un pays de connaissance, comme si, les ayant oubliés, on les redécouvrait avec surprise. On le «piste» en lui succédant, on reconnaît son regard et sa trace d’un collage à l’autre, sur le même chemin, sinueux et rectiligne, aventureux et familier: le même chemin que celui qu’il ouvre, d’un poème à l’autre, d’un livre à l’autre. Adonis y rend visible ce que les mots, parfois, rendent présent mais invisible, sensible et inaccessible. Ils forment, dans leur ensemble, une sorte de territoire qui lui appartient en propre et qui permet de nous guider, telles de petites stèles, dans l’immense labyrinthe de son œuvre écrite.

Le principe qui y préside est simple: Adonis ramasse de petits objets partout où il passe, des bouts de bois, des pierres, des lambeaux de tissu, de papier ou de chiffon, ou des fragments non codés du réel ordinaire. Cette méthode de cueillette hasardeuse de ce que, d’habitude, on ne regarde pas et qui passe complètement inaperçu des passants et des promeneurs, mais que lui remarque, rassemble dans des sacs de voyage, afin de les revoir plus tard, fait songer aux collages «merz» de Kurt Schwitters, qui disait aux critiques d’art, en 1922: «Il faut un savoir plus grand pour découper une œuvre d’art dans la nature, qui d’un point de vue artistique n’est pas formée, que pour construire une œuvre d’art à partir de ses propres règles artistiques et cela avec un matériau sans importance. En art le matériau n’est pas important, il suffit de le former pour en faire une œuvre d’art (…). Est-ce qu’un critique d’art peut comprendre ça?» En fait, ce «rapt» des choses réelles, qu’elles soient de l’ordre de la nature ou de la nature industrielle, a, parallèlement aux «ready-mades» de Marcel Duchamp mais d’une tout autre manière, réconcilié deux choses que le dualisme occidental sépare encore: l’art et le non-art, le sens et le non-sens, le visible et l’invisible. Adonis se situe, par ses collages, dans cette perspective réunifiante, qui, quoiqu’on dise, n’est toujours pas comprise.

Car Adonis ne se contente pas d’assembler ses objets trouvés, de les agencer les uns par rapport aux autres selon des critères de forme, de matière et de couleur, comme le font tant d’assemblagistes. Il ne s’en contente même jamais. Il les colle sur des fonds de papier ou de carton, où il calligraphie, non pas ses propres poèmes, mais des poèmes écrits par des poètes arabes qu’il admire et qu’il donne donc à lire simultanément, comme si mots des autres et choses anonymes formaient un même tout à déchiffrer. Il s’agit toujours de collages sur calligraphies, même dans le cas où il invente une écriture illisible, au lieu de citer lisiblement des textes. Le langage écrit sert ainsi d’arrière-plan immédiat aux choses rencontrées par hasard et c’est la principale innovation d’Adonis dans ce domaine, où les réelles innovations sont devenues plutôt rares.

La tentation est grande, cependant, de classer ces collages selon leurs couleurs dominantes: le noir et le rouge, par exemple, ou le noir et le blanc, ou le marron et le beige, ou encore le rouge, le gris et le noir. Cette classification, facile à opérer, n’aide en presque rien à leur lecture et à leur interprétation. Le but poursuivi par Adonis dans ses collages n’est pas exclusivement esthétique, de même que le but de ses poèmes ne saurait se réduire à des fins de séduction littéraire. Là encore, il transgresse discrètement les ordres et les hiérarchies. Le minuscule, l’informe ont pour lui autant d’importance que le grand et la forme. Certes, il ne s’agit pas pour lui de suggérer que tout est égal à tout, ce qui voudrait dire que n’importe quoi peut se confondre avec une vérité profonde. Mais, pour lui, n’importe quoi peut conduire à quelque chose d’immense (comme à l’inverse quelque chose d’immense peut conduire à n’importe quoi). A condition de demeurer éveillé et vigilant par rapport à tout ce que l’on fait, ou dit: en état d’éveil permanent à l’égard du réel. Ce qu’il est toujours, qu’il écrive ou qu’il colle, qu’il se promène par les chemins à la rencontre du monde ou qu’il se concentre à sa table d’écrivain.

Ces objets superposés à des calligraphies forment des figures, des silhouettes humaines par exemple, ou des animaux, réels ou imaginaires, ou des architectures, des portes, des fenêtres, des stèles, des maisons ou des monuments. Ces figures sont très apparentes, ou cachées: dans ce dernier cas, il faut savoir lire cette écriture sans mots que sont des objets qui semblent n’avoir que peu de rapports les uns avec les autres. Qu’on les reconnaisse ou qu’on ne les reconnaisse pas, qu’importe: leur présence anonyme est là, qui correspond à un choix délibéré.

Au regardeur de chercher, et de trouver son interprétation: «ce sont les regardeurs qui font la peinture», la célèbre formule de Duchamp s’applique là comme ailleurs. Mais quand on reconnaît un œil, sa pupille, sa cornée, ses cils et son sourcil dans l’un des beaux collages qu’Adonis a réalisés en 1998, on n’a pas besoin de faire beaucoup d’efforts pour se sentir regardé directement. C’est à chaque regardeur qu’Adonis s’adresse, tout particulièrement quand il évoque des figures humaines, dansantes ou combattantes. C’est à chaque regardeur, comme c’est à chaque lecteur qu’il s’adresse simultanément, pour qu’il réinvente le réel. Le monde est entièrement à réinterpréter, on le sait – ou on devrait le savoir.

Mais à bien y réfléchir, tous ses collages ne sont-ils pas, au premier comme au second degré (existe-t-il un premier ou un second degré dans toute perception, on peut aussi en douter), des autoportraits fictifs ? Leur format est celui d’un miroir personnel. Mais au lieu de s’y reconnaître comme «unique», Adonis s’y reconnaît comme multiple. Il y est, tour à tour, danseur de corde ou combattant, lanceur de cerf-volants ou orateur, méditatif, contemplatif, interrogatif ou masqué. Mais aussi: oiseau, hippocampe, insecte, cheval ou presque-cheval, ours ou presque-ours, mais encore: porteur de livre, ou amoureux devant son amour. Tout cela successivement, alternativement, sans jamais s’identifier de manière définitive à aucune de ces figures, passant de l’une à l’autre comme un acteur qui jouerait tous les rôles, y compris celui du personnage immobile et taciturne. Mais toujours placés devant un texte: le texte infini des autres, source de tous les textes présents et futurs.

Cette omniprésence du texte, lisible ou illisible, arabe ou d’une civilisation inconnue («première») marque une volonté de faire adhérer le langage écrit aux choses elles-mêmes. Ce qui semble indiquer, par un biais, qu’Adonis ne croit à l’existence d’aucun langage absolu.


Pour lui, les mots sont comme la mer qui permet aux choses de se tenir à leur surface: chaque collage est conçu comme un langage aquatique d’arabesques porteuses de choses, un sauvetage des débris du réel. Car le réel a été pulvérisé, disséminé par la désagrégation du sens et qu’il incombe sans doute au poète, plutôt qu’à d’autres, de rassembler le corps dispersé du monde, pour qu’il ne s’engloutisse pas dans un silence définitif et, finalement, destructeur de tout sens. Avec Adonis, nous entrons dans la permanence du provisoire, l’immanence de l’éventuel et du possible: individuellement et collectivement, nous sommes en train d’y entrer. Les hasards, les rencontres fortuites qui sont à la source de ses collages l’ont conduit à recharger de sens ce que tout ordre prédéterminé, fixé par une loi religieuse ou par toute autre, prive en réalité de toute signification vivante.


On l’oublie: les mots de chaque langue appartiennent à tous, parce qu’ils proviennent de tous. Ils font partie du temps, mais ils se situent aussi hors du temps ; ils font partie de l’espace, mais ils s’échappent aussi à l’espace- dans un ailleurs en dérive, car ici, répétons-le, c’est partout, comme aujourd’hui, c’est toujours. Donner, ou redonner un sens aux choses et aux mots, ou encore leur découvrir un autre sens, tel est l’acte de liberté suprême. Voilà en tout cas le but de l’opération commune secrète qu’Adonis accomplit dans ses collages. Mais cette opération n’a rien de solitaire, moins encore de narcissique et d’auto-célébratif. Elle se lie étroitement à la connaissance qu’il a des peintres et des sculptures arabes qui ont si souvent et si magnifiquement illustré ses livres de bibliophilie: Mona Saudi, Etel Adnan, Shafiq Abboud, Mehdi Qotbi, Ziad Dalloul, Saïd Farhan, Assadour, Kamal Boullata, Dia Azzawi, Ahmed Jarid, Farid Belkahia, mais aussi des peintres occidentaux contemporains comme, Achille Perilli, Marc Pessin, Anne Slacik, connaissance qu’il a incité à faire appel aujourd’hui à Soulages, à Velickovic et à Christian Bouillé pour ponctuer l’itinéraire initiatique de son exposition à l’institut du monde arabe.

Si Soulages répond par son «noir/lumière» surchargé de sens multiples, métaphysiques ou non, à toute l’œuvre d’Adonis, si Velickovic a répondu par l’un des plus puissants tableaux qu’il consacre à la guerre et à ses dévastations depuis plus de trente ans, Christian Bouillé y a répondu, de son côté, par un de ces tableaux, surprenants, dramatiques et gais, dont il a le secret. Il est ainsi logique qu’Adonis ait participé, par un collage qui lui est intégré, à ce grand tableau de Christian Bouillé, qui éclaire la période parisienne de la vie et de l’œuvre d’Adonis.

Toujours unificateur, Adonis ne sépare pas les peintres arabes des peintres occidentaux, il adhère à eux tous dans le même élan de sympathie, de fusion et de complicité. Cela se manifeste dans ses collages comme cela se lit dans tous ses livres. Il y va pour lui du sort du nouveau sens à donner à notre présence aléatoire sur terre. Pour lui, ce n’est pas seulement la vie qu’il faut changer, ce n’est pas seulement le monde qu’il faut transformer, c’est d’abord l’attitude profonde, notre pensée profonde à l’égard de toutes les choses et de tous les hommes, quels qu’ils soient et d’où qu’ils viennent.

Alain Jouffroy
Écrivain et Poète
Adonis: Un poète dans le monde a’aujourd’hui
Institut du Monde Arabe

 
 

See also:

>
Adonis & Haider - Dialogue between collage and drawing
> Les collages d’Adonis: Autoportraits du multiple, by Alain Jouffroy
> Adonis's Muallaqat, by Ziad Dalloul
> Les espaces de Haider, by Thierry Cardon
> Le Signe Porte et Fenêtre, by Abdul Rahman Tuhmazi


> We, installation by Buthayna Ali
> Art Inspired by Poetry, a selection from the Khalid Shoman Private Collection

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